Après l’euro, le pet ?

On dit parfois que l’argent n’a pas d’odeur, il me semble pourtant percevoir un petit quelque chose… Le sujet est embarrassant, mais il nous faut l’aborder : et si toutes ces manifestations sonores fort déplaisantes – trou de la sécu, réforme des retraites, dette publique, chômage – cachaient un problème plus profond ? Et si un système monétaire vicié pouvait en être responsable ? Pour ne froisser ni les uns ni les autres, utilisons un mot neutre, au lieu de « dollar » ou « euro », utilisons le mot « pet » – cela rendra ce sujet fondamental plus léger. Et avant tout, que savons-nous de l’origine de ces pets ? Après quelques investigations, les conclusions sont pé-tri-fiantes…

Billet de 500 millions de pets

Le pet : un peu d’air contre l’effet de serf

En 1935, Irving Fisher1 nous interpellait, dénonçant ce qu’il appelle le « système 10 % »2 : quand elles ont un pet en réserve, les banques commerciales peuvent le prêter une dizaine de fois, et cette promesse de pet sera couramment désignée comme un vrai pet. Aberration d’un autre temps ? Loin s’en faut, la situation se serait plutôt gâtée. Plus récemment, en 1998, Maurice Allais3 assimilait cette pratique « à la création de monnaie par des faux-monnayeurs »4. Alors une question de bon sens s’impose : qu’advient-il si, poussé par de pressants besoins, tout le monde se rue aux guichets et réclame de vrais pets sonnants ? Puisqu’en face de dix promesses, il n’y a qu’un seul vrai pet, il restera donc neuf promesses sur dix qui ne pourront être honorées. Pour satisfaire tous ces pauvres hères, le banquier devra puiser jusque dans ses bijoux de famille.

J’entends le climato-sceptique tempêter : « C’est simpliste ! Vrais pets, faux pets, c’est du vent tout ça ! » Certes, il y a matière à être circonspect. Mais ne l’oublions pas, le vendeur d’usine à gaz fait souvent passer ses erreurs sur le dos de la complexité.

Si le « système 10 % » est pernicieux, il convient d’en appréhender toute la nocivité. La signature d’un accord de prêts entraîne une augmentation du nombre de faux pets, et donc du montant global des moyens de paiement. A l’instar de tout bien, les pets se faisant de plus en plus abondants, ils perdent de leur valeur : un même nombre permet d’acquérir de moins en moins de biens. Cela se fait sentir de manière particulièrement aiguë dans certains secteurs, choisis par quelques autorités, où c’est l’inflation, la hausse des prix. Et les initiés savent en profiter : en achetant pour revendre peu de temps après, ils empochent la plus-value. Ainsi, dans les médias, on nous rapporte que des bulles gonflent – bulle de l’immobilier, bulle internet, bulle verte, bulle du gaz de schiste… Mais plus elles gonflent, et plus il est risqué de participer à la manœuvre. Car lorsque la limite d’un vrai pet pour dix faux est atteinte, le jeu prend fin. La bulle éclate. Pour les derniers présents – du client au fournisseur –, faire face à ses dettes devient impossible. Ils sont marrons.

En cœur, les plus intoxiqués vont répéter : « Et alors, camarade ? C’est la loi du marché, la libre concurrence, le meilleur système qu’il y ait jamais eu ! » C’est surtout la loi des mieux pourvus en fayots de tout genre. Et quand les fayots asiatiques auront surpassé les fayots européens, il sera fort tard pour exiger un régime équilibré.

La création monétaire par la dette est un phénomène cyclique : on emprunte, on rembourse, on emprunte, on rembourse, etc. Et pendant que certains empruntent, d’autres remboursent. Mais que se passe-t-il si tous ces cycles de créations/destructions de pets entrent en résonance ? Ce pourrait être à l’occasion d’une perte de confiance généralisée, les uns renonçant à contracter des crédits, et les autres achevant de rembourser leur dette. Un remboursement de prêt – à l’inverse d’un emprunt – diminue le nombre de faux pets, et donc le montant total des moyens de paiement. Les pets se faisant de plus en plus rares, ils gagnent en valeur : un même nombre permet d’acquérir de plus en plus de biens. C’est la déflation, la chute des prix. Les mieux dotés en pets, voyant leur valeur augmenter, vont patienter avant d’acheter ou d’investir, pour maximiser les profits. Les échanges vont diminuer, et l’activité avec elle… c’est la dépression. Le pet se voulait un intermédiaire d’échange, il se réduit finalement à sa fonction de réserve. Ainsi, l’instant d’avant, nous croulions sous toute sorte de machins, avec nourriture à profusion, un boom économique ; et l’instant d’après, notre monde s’effondre… Les banques centrales peuvent faire durer la chute en émettant de vrais pets. Pour l’euro, entre les années 2000 et 2010, elles se sont lâchées : la masse monétaire a doublé. Les bénéficiaires sont quelques personnages déclarés compétents ; perchés sur leur trône de porcelaine, les pieds ballants, ils ne touchent plus terre depuis bien longtemps.

Les plus abattus concluront : « Que puis-je y faire ? Rien. Alors je voudrais – si vous le permettez – déjeuner en paix. » Pourtant il est à craindre que cette injustice monétaire ne produise à foison de la cervelle brune peu propice à l’entente entre les peuples.

Voyons si la Théorie Relative de la Monnaie de l’impétueux Stéphane Laborde5 pourrait réparer cette injustice. Tout d’abord, un avertissement s’impose : des propos extravagants vont suivre, rappelant ceux de ce glorieux ancêtre qui éructa « et si la Terre était ronde plutôt que plate » – et dont le crâne fut promptement aplani à coup de massue. Donc, nous avons vu d’où sortaient les pets. Ils n’ont rien de matériel, ils ne sont extraits d’aucun trou dans la terre. Ils peuvent être produits à volonté, et nous l’avons remarqué, certains ne s’en privent pas, quitte à incommoder tout le monde. Ils en appellent alors au respect de la liberté, mais sont effrayés à l’idée que chacun ait le même pouvoir – ce qui révèle une conception pour le moins singulière de la liberté. Et pourtant... pourquoi chacun n’aurait pas ce pouvoir ? Il serait non plus exercé comme aujourd’hui – localement, en cachette, en usant de moyens suspects – mais de façon transparente et uniforme, aussi bien dans l’espace que dans le temps. Tout comme nous sommes régulièrement appelés aux urnes, chacun émettrait quelques pets tous les mois. Au fil du temps, les anciens pets seraient doucement dilués dans les nouveaux, à un rythme qui ne doit être ni trop rapide – les anciens émetteurs seraient lésés –, ni trop lent – les nouveaux seraient floués.

Les plus péteux – peureux comme prétentieux – s’indigneront : « Comment ! Il faudrait reconnaître ce droit à tous ! Sans exclure les abrutis, profiteurs, fainéants et autres irresponsables ! » Eh bien oui ! Autrement, qui prétendrait faire autorité en la matière ? Serait-ce le banquier, tel le chaudron méprisant le cul noir de la marmite ?

Il faut bien l’accepter : les valeurs sont jugées comme différentes d’un individu à l’autre, d’une époque à l’autre ; et comment mieux respecter cette liberté de jugement si ce n’est avec une monnaie uniformément émise dans l’espace et dans le temps. Ce type d’émission est celle à laquelle aboutit la Théorie Relative de la Monnaie. Elle porte un nom : c’est un DU – un Dividende Universel. Prenons l’exemple d’une communauté qui, à un instant t, est constituée de 100 personnes s’appuyant sur une masse monétaire de 100 000 pets, et décide d’instaurer un DU fixé à 5 % par an. Alors, l’année suivante, la masse monétaire gonflera de 5 %, ce qui représente 5 000 pets en plus, soit un apport de 50 pets par personne. Et de cette façon, année après année, la masse augmente, mettant par exemple quatorze années à doubler, et quarante-sept à décupler. Illustrons l’idée avec deux cas particuliers : d’une part, si les pets étaient uniformément répartis avant émission – chacun en avait 1 000 –, ils le seront également après émission – chacun en aura 1 050. D’autre part, si un individu avait tous les pets avant émission – il avait les 100 000 –, ce ne sera plus le cas après – tout le monde aura au moins les 50 dus au DU. En fait, la Théorie Relative de la Monnaie aboutit à un système redistributif qui tend à une égale répartition de la monnaie entre tous, et ceci sans ces péripéties de percepteurs dans des paradis fiscaux. Amis du contrepet, pensez-y : ce DU ferait banquer les riches. Si l’on calcule le montant de cette égale répartition par individu, aujourd’hui, dans la zone euro, il est de trente mille euros par citoyen6. Ce montant est important à connaître, puisque la monnaie prétend être une unité de compte : il était moitié moindre il y a dix ans… les prix et salaires ont-ils suivi la même évolution ? Est-ce la fortune des plus riches qui a augmenté ?

Les plus pragmatiques diront : « Les vents sont contraires, on aura beau pousser, on ne trouvera jamais les forces pour imposer ce DU. En plus, il faudrait que chacun ait une planche à pet, que chacun en fasse bon usage… c’est trop compliqué ! »

Les pets n’ont pas à être imposés, ils doivent être proposés, puis librement adoptés. Actuellement, des bénévoles écrivent des logiciels de monnaie électronique7 respectueuse de la Théorie Relative de la Monnaie. Ainsi, ce n’est pas, soit l’euro, soit le pet, les deux peuvent coexister. Les nombreux « pirates » qui partagent sur l’internet des œuvres intellectuelles numérisées – de pair à pair, sans serveur centralisé – ne devraient avoir aucun mal à croire en la faisabilité d’un système analogue de diffusion des pets. Bientôt peut-être, nous aurons une génération émancipée des banques. Voir le pet comme une valeur de réserve aura moins de sens, il sera surtout un intermédiaire d’échange – ou plutôt un intermédiaire de partage. Et sa fonction de valeur de compte sera plus transparente : le montant du DU – qui augmente au même rythme que la masse monétaire – sera la valeur de référence. Finalement, est-ce si compliqué ? Les premiers temps, un sourd de naissance, retrouvant l’ouïe après une opération, digère mal toutes ces manifestations sonores fort déplaisantes… pour autant, aurait-il dû renoncer ? « Le Revenu de Base Inconditionnel8 – ce revenu versé dès la naissance et cumulable avec tout autre revenu –, est infinançable ! » J’espère que cette affirmation ne sonne plus tout à fait pareil à votre oreille. Alors si le cœur vous en dit, soutenez le MFRB9, soutenez le BIEN10, et signez la pétition Avaaz pour un Revenu de Base Inconditionnel11.

L’argent ne sent pas vraiment mauvais, il a plutôt une forte odeur de renfermé, un peu d’air frais lui ferait le plus grand bien.

Notes

  1. Irving Fisher, renommé pour sa mathématisation des théories économiques  :
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Irving_Fisher
  2. Lire « 100 % Monnaie », avec un premier chapitre sans jargon, destiné à tous  :
    http://revolution-monetaire.blogspot.fr/p/100-money-dirving-fisher.html
  3. Maurice Allais, renommé pour son « prix Nobel » d’économie  :
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Maurice_Allais
  4. Lire « La Crise mondiale aujourd’hui. Pour de profondes réformes des institutions financières et monétaires »  :
    http://etienne.chouard.free.fr/Europe/messages_recus/ La_crise_mondiale_d_aujourd_hui_Maurice_Allais_1998.htm
  5. Stéphane Laborde, théoricien monétaire très actif, à lire, voir et écouter  :
    http://www.creationmonetaire.info/2012/11/theorie-relative-de-la-monnaie-2-718.html
  6. Masse monétaire (10 000 milliards d’euros) divisée par nombre de citoyens de la zone euro (330 millions), soit 30 mille euros par citoyen  :
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Masse_monétaire
  7. Duniter et Duniter, projets de monnaie électronique, décentralisés, fondés sur la Théorie Relative de la Monnaie  :
    https://fr.duniter.org/
    http://www.openudc.org
  8. Fiche très complète sur le Revenu de Base Inconditionnel  :
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Revenu_de_base
  9. Mouvement Français pour un Revenu de Base  :
    http://www.mfrb.fr
  10. Réseau Mondial du Revenu de Base – Suisse  :
    http://bien.ch/fr
  11. Pour signer la pétition « Notre chance de mettre fin à la pauvreté »  :
    https://secure.avaaz.org/fr/petition/our_chance_to_end_poverty