A l’école du métro

« Bonjour, veillez m’excuser de vous déranger pendant votre trajet, je sais que nous sommes nombreux à vous solliciter… » Cette phrase, je l’entendais souvent sur le chemin de l’école, dans les transports parisiens.

Je me souviens de ce monde de couloirs, avec la froideur de son carrelage et ses lumières blafardes. C’étaient les heures d’affluence, partout des adultes se croisaient et se doublaient frénétiquement. Puis, étrangement immobiles dans ce monde de mouvements, il y avait les misérables. Comme par ironie, ils étaient installés devant des affiches vantant en gras et en couleur toute sorte de choses à prix « sacrifié ». Le contraste était violent, et l’avertissement me semblait clair : l’enfant désobéissant n’était pas seulement menacé d’être privé de dessert ou de console de jeu, il devait également craindre de mourir de faim, de froid et de maladie, lentement et dans une glaçante indifférence. Alors comme tout le monde, il fallait courir et espérer que le trafic des trains ne serait pas perturbé.

Puis il y avait l’attente sur le quai – le calme après l’agitation. Un homme en blouse, la peau sombre, tirait doucement une poubelle et s’arrêtait régulièrement pour ramasser un mégot ou un papier gras. En travers des sièges, des pauvres bougres recroquevillés en position fœtale cherchaient le sommeil. De leur côté, les voyageurs restaient debout ; certains se plaçaient au mieux pour être les premiers à entrer dans la rame, quitte à passer devant les autres ; d’autres, plus en retrait, trouvaient ce comportement détestable, illustration d’un manque total de savoir vivre. Quand un train arrivait, les uns se bousculaient pour entrer, les autres attendaient leur tour – chacun avait sa fierté. Et parfois, d’une voix mêlant moquerie et tristesse, un habitant des lieux criait aux uns comme aux autres : « Aller travailler, bandes de cons ! » Lui aussi avait sa fierté.

Après le signal sonore, une fois les portes fermées, le train prenait rapidement de la vitesse. Le voyage s’accompagnait du passage d’un quêteur : « Bonjour, veillez m’excuser de vous déranger pendant votre trajet, je sais que nous sommes nombreux à vous solliciter… » Il donnait la seule chose qu’il pouvait offrir : une histoire, son histoire. C’était important de l’entendre, mais les mots se perdaient dans le vacarme – plus le train prenait de la vitesse, plus le bruit augmentait. Je pouvais lire sur son visage que le récit se terminait par la plus élémentaire des demandes : un sourire. Il entreprenait alors de se frayer un chemin entre les voyageurs pour parcourir la voiture d’un bout à l’autre. Plus il approchait de moi, plus la tentation de baisser les yeux de honte était grande, mais il fallait lui sourire, ou au moins le regarder. C’était primordial, sinon lui comme moi aurions encore un peu plus perdu de notre humanité.

Que faire pendant ces voyages, si ce n’est penser encore et encore à cette violence devenue quotidienne… Quand une mère met un enfant au monde, imagine-t-elle qu’un jour il sera traité comme un parasite inutile… J’étais persuadé qu’au plus profond de nous, nous ne supportions pas l’utilitarisme, pourtant nous le pratiquions, un peu comme on répond à la violence par la violence, un peu comme on inflige aux autres ce qu’on a subi soi-même. Mais comment aurait-il pu en être autrement… La communauté n’envoyait à ses enfants aucun signal précis disant : « Tranquillise-toi, tu as de toute façon une valeur inestimable. » Non, c’était plutôt le contraire : tel un négrier, elle les notait, mesurait, sélectionnait. Et quand ils se tournaient vers leurs parents, ils n’étaient pas là, ils ne reviendraient que tard, assujettis à leur emploi, pris depuis bien longtemps dans la spirale de l’urgence, de la rentabilité immédiate, et de l’ignorance qu’elle engendre…

Parfois, le train s’arrêtait entre deux gares. Le soudain silence semblait réveiller les passagers ; à leur mine sinistre s’ajoutait l’exaspération. Maigre satisfaction, la voix grésillante du conducteur donnait un semblant d’explication. Certains sortaient le nez de leur journal. « Incident voyageur » était un euphémisme que beaucoup traduisaient par « Suicide sur les voies ». L’idée d’un chagrin finissant tragiquement me passait par la tête. Pas assez ceci, pas assez cela… trop ceci, trop cela… à l’image de ces fruits et légumes méconnus, souvent biscornus, vus dans le jardin de mes grand-parents mais jamais sur un étal… tant de discours semblaient empreints de cette soif d’être plus, d’avoir plus… s’attacher à ces mots paraissait aussi judicieux qu’écouter un ivrogne dissertant sur les bienfaits de l’alcool au volant. A peine l’annonce du conducteur terminée, les lecteurs étaient replongés dans leur journal.

Les arrivées en gare étaient sidérantes : derrière les fenêtres, les quais étaient noirs d’un monde au garde à vous, prêt à monter dans ce qui ressemblait de plus en plus à une bétaillère. Penchés au-dessus de cette foule, d’énormes panneaux publicitaires recouvraient les murs, ressemblant assez à des mendiants, mais plutôt détestables : prêts à poignarder l’autre pour qu’il ne tende plus la main… ne faisant pas appel à mes sentiments, préférant jouer sur mes besoins, aiguiser mes envies, ou flatter mes instincts… Je savais vaguement comment leurs produits étaient obtenus au plus bas coût – comment des crimes contre l’homme et la nature étaient commis aux quatre coins du monde –, pourtant, sous ce matraquage, il était tentant de céder à l’aveuglement, à l’hypocrisie, à la corruption ordinaire.

Il y avait aussi les graffitis, des plus simples au plus élaborés, en toute sorte d’endroits. J’y voyais un besoin primitif de s’affirmer, mais aussi la réponse à un sentiment d’abandon. Démocratie et liberté d’expression étaient un peu là, dans ces messages dispersés au fil du réseau des transports en commun, résistant à la raison des plus forts. Certains métros avaient des parcours aériens. Un jour, c’était un bel après-midi d’été, je me suis installé dans une rame déserte en face de sièges souillés par une grande inscription. Elle disait : « Naître que pour avoir ? » Alors que j’étais enfermé dans cette boite, avançant sur des rails, cette simple question invitait à la liberté. Derrière les fenêtres, je regardais le ciel, et dans cette immensité, il ne restait déjà plus qu’un mot : « Naître… » suivi du foisonnement des possibles. Comme j’aurais aimé souvent lire cette interrogation, sur le chemin de l’école…

Le REVENU UNIVERSEL est un revenu INCONDITIONNEL, versé DÈS LA NAISSANCE et CUMULABLE avec tout autre revenu.