Un peuple qui se tient mal 1 12/2020


                    Leonard de Vinci - Homme de Vitruve

Homme de Vitruve (Léonard de Vinci)
Crédit photo : Paris Orlando sous licence cc by-sa 4.0

Je me suis souvenu de ce vieux sketch « Y a comme un défaut »2. Fernand Raynaud y joue un de ces personnages à la simplicité enfantine. Deux jours après avoir reçu son costume, il retourne voir le tailleur. Tout penaud, il lui explique que d’où il vient, un nouveau costume se fête. Seulement les copains lui ont dit : là, y a comme un défaut. Le tailleur, après avoir vanté la qualité du tissu, puis de la doublure, affirme que le problème ne vient pas du costume mais de lui : il se tient mal. Le tailleur, invoquant ses quinze ans de métier, lui fait lever l’épaule gauche, la droite, puis baisser la hanche gauche. Devant l’autorité du tailleur, le benêt reconnaît qu’en se tenant ainsi, le costume tombe bien. Il s’excuse pour le dérangement et assure que désormais, il se tiendra ainsi. Il se retire, pour finalement revenir et faire cette réflexion :

« Les gens, quand ils vont me voir passer dans la rue, ils vont dire "celui-là mon vieux, on peut dire qu’il a la chance d’avoir trouvé un bon tailleur : réussir un si beau costume, sur un gars si mal foutu !" »

La simplicité et la justesse de ce sketch me touchent. Chacun peut s’identifier aux personnages. Qui n’a jamais vu sa parole discréditée par un vulgaire argument d’autorité et non par un raisonnement construit ? Qui, par crainte d’abîmer son image en reconnaissant une erreur, n’a jamais usé de malhonnêtetés intellectuelles ?

Mais pourquoi ai-je repensé à ce sketch ? J’étais révolté par l’insincérité d’un discours – un de plus – se réclamant de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, mais qui, une fois mis devant la réalité des faits, répondait : évidemment, il faut qu’une minorité éclairée mette au travail une majorité d’incultes, d’irresponsables et de fainéants. Un discours allant jusqu’à prétendre, pour faire bonne figure, que cette minorité est plus ou moins directement le fruit d’un processus démocratique. Ainsi, on vend à la populace un beau costume et quand elle fait remarquer qu’il y a comme un défaut, on lui dit que c’est parce qu’elle se tient mal. Et les puissants médias de cette minorité ne manqueront pas de vanter la réussite d’un si beau costume sur une populace si mal foutue. Pourtant, le discours inverse pourrait être tenu : si le peuple est si mal fichu, c’est précisément parce qu’une minorité veut l’asservir.

Il y a quelques semaines, j’envoyais un mail à des connaissances pour les informer qu’une ICE pour le Revenu de Base est en cours. Je précisais que le courant auquel je participe utilise le terme « Dividende Universel » et s’en tient à une approche monétaire, sa principale préoccupation étant de démocratiser la création monétaire. Parmi les réponses reçues, un camarade m’a opposé le Salaire à Vie3 de Bernard Friot (qui généralise le fonctionnariat à toute la population, pour que le salaire soit rattaché, non pas à une productivité, mais à une qualification). Je lui ai proposé une expérience de pensée :

Un paquebot coule. Les occupants parviennent à rejoindre une île inhabitée où personne ne vient les récupérer. Ils vont devoir y vivre durablement. Par chance, ils possèdent toute sorte de savoir-faire et se trouvent sur une terre généreuse et hospitalière. Après quelque temps, ils ressentent le besoin d’avoir une monnaie pour faciliter leurs échanges. Comment cette communauté devrait-elle mettre en circulation les unités monétaires qui lui permettront de faire ces échanges ?

Vont-ils reproduire ce qu’ils connaissent4 : une minorité met en circulation les nouvelles unités monétaires pour les distribuer à qui bon lui semble contre une reconnaissance de dette à rembourser avec intérêt ; puis, sachant qu’il y a comme un défaut de stabilité mais surtout d’égalité dans cette façon de créer la monnaie, elle ajoute une taxe sur la fortune, une taxe sur les transactions financières, voire une taxe pour financer un revenu minimum d’insertion ?

Non. Guidés par un sentiment sincère de respect et d’égalité envers les autres, ils actent ceci : d’une part, toutes les unités monétaires nouvellement créées seront divisées en parts égales destinées à chacun des membres de la communauté ; d’autre part, de nouvelles unités monétaires seront créées régulièrement, pour garantir une bonne stabilité et afin que des générations ne soient pas lésées par rapport à d’autres.

Grâce aux avancées de ces dernières années, nous sommes comme sur cette île aux naufragés : il nous appartient de choisir la monnaie que nous voulons, les crypto-monnaies, tel bitcoin, ayant élargi le champ des possibles. Toutes ne sont pas des gouffres énergétiques, toutes n’ont pas pour modèle la rareté. Pourquoi ne pas participer à l’une des quelques crypto-monnaies5 construites sur un Dividende Universel ? Pourtant, Bernard Friot et bien d’autres s’en moquent. Sans doute ont-ils mieux à faire, comme disserter des heures entre érudits, à refaire le monde entre nostalgiques des grandes révolutions. Après tout, le grand soir finira bien par arriver et la populace sera sage, elle lèvera l’épaule gauche plutôt que la droite. Surtout, ne rien revoir à la monnaie. Puisqu’on vous le dit : c’est le peuple qui se tient mal.

Notes

  1. Le titre est également un hommage au film de David Dufresne  :
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Un_pays_qui_se_tient_sage
  2. Fernand Raynaud "Y’a comme un défaut"   :
    https://www.ina.fr/video/I06268518
  3. A propos du Salaire à Vie   :
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Salaire_à_la_qualification_personnelle
  4. Concernant la création monétaire, petite vidéo (cinq courtes minutes) produite par la Cité de l’économie et la Banque de France  :
    https://www.citeco.fr/la-cr%C3%A9ation-mon%C3%A9taire
  5. Article décrivant quelques-unes des crypto-monnaies fondées sur un RBI  :
    https://duniter.org/fr/compte-rendu-reunion-Open-UBI.pdf