Lettre à E.P. (Version 2)

Ambigramme elSie

Le penseur courant après la pensée – à moins que ce ne soit l’inverse

Changements de repère

Un jour, j’ai entendu que la taille du génome humain était bien moindre que celle du riz. Puis des scientifiques ont avancé que les plantes étaient peut-être allées beaucoup plus loin dans leur direction que nous dans la notre. Cela m’a fait plaisir, même si j’aurais aimé les entendre aller plus loin. Pourquoi penser qu’une direction a plus de valeur – ou est plus riche – qu’une autre ? A quoi bon croire qu’en allant plus ou moins loin dans une direction, cela a plus ou moins de valeur ? Et, comble de l’ignorance, pourquoi penser que dans la direction qui est la notre, nous sommes les plus avancés ? A quoi bon s’attacher à croire en tout ceci, tant cela semble entrainer méchanceté, moquerie, condescendance – rien de bon en tout cas.

Tentations de la fragmentation

Pour appréhender le monde et pour communiquer, nous utilisons des mots. Ils semblent bien pratiques, et pourtant… Ces mots sont des étiquettes aux contours flous, puis nous voulons les coller sur des pièces aux formes mouvantes car vivantes. Finalement, tout ceci ressemble à un puzzle impossible. Quelle dépense d’énergie de vouloir comprendre des mots – « la jalousie » par exemple –, alors qu’ils ne correspondent qu’à des inventions, des montages surgis du chaos ! Mais sans doute les mots répondent-ils avant tout à une exigence : vite posés, vite évacués… le fast-food du monde intérieur. Tant pis s’ils sont pauvres, tant ils semblent idéals pour nous qui sommes apeurés, pressés de fuir, ou d’attaquer.

Simplement être

Des sentiments de médiocrité nous hantent. Parfois, on y répond en essayant de dénigrer plus les autres que soi-même, et parfois aussi c’est l’inverse. Pourtant, se dénigrer – ou s’encenser, ça revient au même –, c’est s’attacher à une image fragmentaire, arbitraire et sans fondement, source de bien des conflits. Nous avons peur de notre non-importance. Notre pensée n’est que bavardage, un enchevêtrement d’insanités pour se distraire de ce fait. Simplement « être » – et simplement participer à la beauté de l’univers –, ça ne nous intéresse pas ; ce qui nous importe, c’est de croire en un but, une direction, ou en une façon de mesurer notre participation au monde.

Histoire de la pensée

La pensée tourne, enchainant conclusions, fuites et attaques. Si une nuit, alors que tes yeux sont fermés, tu te dis « Toi, la pensée, regarde : tu es abritée par un corps… un corps constitué d’un réseau d’êtres microscopiques… un corps qui abrite tout un monde… Et puis, écoute : dehors, la vie souffle dans les branches des arbres… et souffle à travers toute la planète… », peut-être seras-tu étonnée, constatant que parfois la pensée daigne s’arrêter. Face aux pensées qui nous envahissent, pourquoi fuir ou attaquer ? On peut sans crainte se contenter de regarder, passivement, s’intéresser à leur fondation. Ainsi par exemple, même un sinistre trajet en métro peut devenir étonnant, s’il est l’occasion d’un voyage dans la mémoire, à la source des pensées…

Rencontres

N’as-tu jamais, pour évacuer la peur du jugement de l’autre, recouru à cette phrase : « Je ne l’aime pas, alors peu m’importe ce qu’il pense de moi » ? C’est une façon de voir les choses – pourtant elle incite à se refermer sur soi – alors qu’il y en a une autre : « Si tu aimes vraiment quelqu’un, peu t’importe ce qu’il pense de toi ». L’amour est inconditionnel, n’est-ce pas en cela qu’on le reconnait ? Avec ce changement, cet autre que tu croises t’est enfin dévoilé – comme étant une perle parmi les perles de l’univers, ou le bébé chéri d’une mère, ou que sais-je. Tout but s’évanouit, reste l’étonnement de la rencontre, et il ne serait alors pas étonnant si sur ton visage se dessinait un sourire.