Lettre à E.P. (Version 1)

Ambigramme P H E

L’inconnu – fugitivement accessible – derrière des murs de préjugés

Capacité à s’ouvrir à l’inconnu

Pour construire un projet commun, et donc finalement pour vivre, il faut une capacité à s’ouvrir à l’inconnu. D’ailleurs, n’est-ce pas elle qui caractérise le mieux l’intelligence ? C’est grâce à cette capacité qu’Einstein a pu donner vie à ses théories – le poids de millénaires de conditionnement ne l’a pas arrêté – et plus simplement, c’est grâce à elle que chacun de nous peut adresser un sourire à un inconnu qu’il croise.

L’inconnu nous étant par définition inaccessible, cette capacité à s’ouvrir à l’inconnu peut-être partout autour de nous sans qu’on s’en rende compte. Elle peut même être chez une fourmi ou chez un plan de riz. Mais notre ego résiste, rendant difficile l’observation de cette simple chose.

Attachement

As-tu déjà vu en automne un enfant se promenant en tenant la main d’un adulte : parfois, il lâche la main, et ramasse de jolies feuilles de platanes. Rapidement, il en a plein ses petites mains, et les tend à l’adulte, qui quelques minutes plus tard, les abandonne discrètement. Mais ce n’est pas à l’image de ce qui se passera tout au long de sa vie : il agglomérera à lui toute sorte de choses, mais il n’y aura plus d’adultes responsables pour lui libérer les mains. Ainsi se construit l’ego, en s’attachant d’une façon irrationnelle à des vestiges, qui immanquablement rentreront en conflit entre eux. Vouloir construire quoi que ce soit de sérieux, et en particulier un projet commun, sur de telle base ne mènera qu’à des souffrances.

Mur de préjugés et vision pénétrante

Alors quoi faire contre cet ego ? si je veux le détruire, c’est l’ego qui commande ce but, je ne fais que l’alimenter. C’est un cercle vicieux, de la belle mécanique, qui consomme toutes les énergies. Quoi faire d’autre ? Il reste l’observation, passive dans le sens où elle se fait sans jugement, sans référence à des vieilleries, active dans le sens où cette mécanique est en mouvement permanent. Ce qui résultera de cette observation n’est pas une question à se poser. Si on se dit, il en résultera ceci ou cela – le marxisme, le capitalisme, l’hindouisme, l’intelligence, l’amour, l’instant présent, le silence, ou que sais-je –, on est déjà dans l’a-priori, on alimente l’ego.

Silence

Souvent, je nous vois comme des « machines à survivre », conditionnés depuis des générations à mesurer, à juger, à anticiper pour s’accoupler ou fuir. La peur est notre principal ressort. A longueur de temps, nous voulons nous rassurer en nous sentant plus forts, plus beaux, plus intelligents, plus valables, plus nobles, etc. Finalement, nous passons notre temps à penser à « ce qui devrait être » ou à « ce qui aurait dû être » ; à « ce qu’on devrait avoir » ou à « ce qu’on aurait dû avoir ». Pourtant, à quoi bon ? nous vivons enfermés dans notre petit monde de pensées, où se débattent des vieilleries et des rêves. Et ils sont rares les moments de silence. Rare que nous nous sentions faire partie de l’instant présent… du grand monde… palpitant de vie…

Sourires

Quand je croise une personne, je tiens à lui adresser au minimum un regard, et mieux un sourire, un salut, un petit mot… Parfois malheureusement la peur m’en empêche. Il s’agit de semer, et de semer encore. Pas de but, plutôt une intuition, et la possibilité de la suivre. L’avenir de ces graines reste mystérieux… elles se perdent au milieu de l’immensité… je croiserai peut-être un jour leurs descendants – d’autres sourires…

Les sourires sont fascinants. Quand quelqu’un nous en donne, on ne le soupçonne pas d’être en démonstration, de parader. J’aimerais que tu reçoives ce texte comme un sourire. J’aimerais bien, ça vaudrait – un peu – pour tous les sourires que la peur ne m’a pas laisser donner.